Noir Désir a osé le disque de la rupture

L’album 666.667 Club, livré en fin de siècle dernier, avait confirmé Noir Désir au poste de chef de file de la révolte rock à la française. Calmés, assagis en apparence, mais animés d’un feu sacré plus vif que jamais, Bertrand Cantat et ses compagnons de l’amer nous reviennent avec un suicide commercial intitulé Des Visages, des Figures". Oeuvre d’art majeure et dérangeante, cette galette rugueuse parvient, grâce à un talent unique et une poésie des bons mots, à ne jamais sombrer dans le toujours très pénible exercice de style. Pour l’occasion, le groupe bordelais s’est adjoint les services de quelques transfuges de renom. On remarquera, en effet, la présence du baroudeur de l’anti-mondialisation Manu Chao, celle de la prêtresse de la médiatisation Brigitte Fontaine, ainsi que, moins surprenant mais probablement plus réjouissant, la patte de génie du Hongrois Akosh Szelevényi.

Opus acoustique qui sacre un art consommé du calembour et qui dissimule la fureur de Noir Désir sous des textes que n’auraient pas reniés les grands chansonniers qu’étaient Brel et Brassens s’ils n’avaient été envoyés vers d’autres paradis, Des Visages, des Figures surprend sans décevoir. Du prophétique "Grand Incendie" à la mise en chanson surréaliste d’un poème de Léo Ferré ("Des Armes"), en passant par le survolté et magnifique "I’m lost", la formation s’offre sous un nouvel angle assez à son avantage. On passera néanmoins sous silence l'"Europe", titre délayé, aussi hypnotique qu’inutile, d’une durée inversement proportionnelle à son intérêt (23 minutes) et hanté d’une Brigitte Fontaine en fin de règne, qui ne fait qu’alourdir une structure globale finement ciselée et très attachante.

Noir Désir a osé le disque de la rupture, le talent a fait le reste et propulsé le groupe sur un tapis volant, à l'écart des modes et des conventions dont le groupe se moque bien. Le résultat est à l’avenant, Bertrand et ses combattants du verbe parviennent à confirmer leur rôle de tarasque de la musique française d’obédience rock. Honnis par les conformistes, adulés par les libertaires, les éternels voyageurs de Noir Désir ne sont pas encore enterrés...

Lord - www.frequencerock.com - 18 octobre 2001