L'enfant roi (6'03)
Bertrand Cantat/Noir Désir

Comme pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, Noir Désir débute son nouvel effort avec la volonté de marquer d'emblée son territoire. Nappe de claviersurréaliste assurée par le producteur Nick Sansano, batterie réduite à la plus simple expression d'une grosse caisse se bornant à battre le rythme, boucle de guitare électro-acoustique qui se mord la queue, l'étonnement arrive flnalement à son comble lorsque Cantat entame ses premières paroles dans un registre clairement chanté.
Cette voix reste peut-être l'élément le plus surprenant de ce début d'écoute. Si l'on finit bel et bien par reconnaître le timbre de Bertrand, il vous suffira de lancer un concours de blind test autour de vous pour se rendre compte de l'évolution réalisée à ce niveau par rapport aux albums précédents. Imagé au possible, le texte prend -comme souvent chez Noir Désir- des allures de poèmes dédié à l'enfant roi : "Noyé dans le coeur des foulesl C'est dans ton fleuve que je m'écoule."

Le grand incendie (4'37)
B. Cantat / Noir Désir

Plus fidèle à la marque de fabrique Noir Désir, Le grand incendie débute sur des bases plus connues. La voix reprend ses habitudes dans le style déclamatoire, une basse bluesy s'installe dans un ronron interminable, un roulement de batterie annonce le démarrage, la machine est lancée et rien rie semble pouvoir l'arrêter. L'harmonica et la guitare incontrôlable de Serge Teyssot-Gay s'entremêlent et se permettent toutes les transgressions possibles pour un road-movie effréné et bien ficelé. Même la belle Claudia Schiffer qui avait pris ses précautions lors du tournage de la fameuse pub Citroën n'évitera pas l'impact cette fois-ci ("Claudia Schiffer / Dit qu'elle a même pas peur tout le monde applaudit.") Pas d'airbag cette fais-ci, tout le monde en prend pour son grade et l'on est bien contents de voir que rien n'a pu affecter la verve alarmiste du quatuor bordelais.

Le vent nous portera (4'48)
B. Cantat / Noir Désir

Si l'ensemble de l'album peut en dérouter certains, le premier single choisi pour être lancé en éclaireur sur les ondes est loin d'être inaccessible! Titre plutôt tendance, dans la lignée des formatages radios qui vous squattent la tite à force de mélodie efficace, Le vent nous portera nous déçoit d'abord par son côté "pas si naïf que ça". Composition marketing pour accrocher les masses ? On n'est pas loin de se l'imaginer, surtout si l'on se bute sur la présence d'une guest star comme Manu Chao à la guitare. L'ombre du clandestins plane fortement sur ce morceau où un duo de guitare électro-acoustique s'efforce de nous bercer dans une construction linéaire et confortable, habillée par le chant travaillé de Bertrand.
Si les Noir Dez recherchaient le tube à tout prix, l'entreprise semble vouée à la réussite, mais l'on préfère penser que tout cela ne tient qu'à l'alchimie d'une rencontre réussie entre 2 figures incontournables de la scène française.
Introduisant le final, la présence d'Akosh S. - apportant sa touche jazzy à la clarinette- nous rappelle d'ailleurs que le groupe privilégie plus souvent le talent à la simple opportunité d'une collaboration commerciale.
Alors quoi ? Y-a un problème ? Le seul qui nous saute aux yeux est que les critiques rock attendent 'la première occasion de faire jouer leur mauvaise langue. Mea culpa et affaire à suivre.

Des armes (2'47)
Léo Ferré / Noir Désir .

Cette fois, ta déroute est totale tant on s'éloigne de l'imagerie rock. On connaissait déjà le goût affiché de Cantat pour les paroliers de la grande chanson française, mais l'on ne s'attendait pas forcément à ce qu'il soit fidèle à l'esprit de son créateur. Composition inédite réalisée pour les besoins de la compilation "Quai 213", le morceau a finalement atterri sur l'album et c'est la première fois que le groupe délivre l'un de ses projets parallèles dans un opus de son propre cru. Les vocalises reprennent les intonations de Ferré. La voix éructe par moments et se voit alors soulignée par des intermèdes de batterie violente et par de courtes saignées de guitare saturée. Mais l'instrumentation aérée sert avant tout les desseins ecclésiastiques d'une nappe d'orgue proéminent qui confère au titre une ambiance de cathédrale où les paroles résonnent en écho contre les parois d'un espace confiné à la plus extrême intimité.
Noir Désir s'offre certainement là un petit plaisir personnel dans la lignée de la reprise de Brel ("Ces gens-là") fournie sur la compilation "Aux suivant(s)".

L'appartement (4'11)
B. Cantat / Noir Désir

S'ouvrant sur une batterie flottante et un arrangement électronique venu d'ailleurs, L'appartement ouvre la porte à une véritable incursion dans le monde trip hop. Dépressif et lancinant, le titre s'articule autour d'une ligne de basse sombre et répétitive, les effets et le traitement du son prennent toute leur dimension donnant un aspect mécanique à tous les instruments qui déambulent dans un environnement calme et délétère. À mi-parcours, la guitare de Sergio tente de s'extraire de l'ensemble avec des accentuations saturées et douloureuses. Dans les dernières secondes, l'électronique reprend pourtant le pouvoir, laissant penser que ces ébats gultaristiques désespérées n'étaient qu'un ultime soubresaut avant de baisser définitivement les armes.
Côté paroles, Cantat distille un phrasé laconique et introspectif propre au thème des petits désordres amoureux et à la séparation. Un texte triste qui s'instal[e dans le pessimisme, mais qui joue aussi sur le parallèle de deux phrases placées à chaque extrémité du morceau : "Même un silence de toi / Pouvait pousser mon rire à mourir " s'opposant aux derniers mots prononcés : "je sais que le jour viendra / où je pourrai en mourir de rire".

Des visages, des figures (5'12)
B. Cantat / Noir Désir

L'écriture reste toujours aussi sombre tandis que les mots se travestissent pour mieux s'emmêler dans un jeu de cache-cache aux consonances familières reprenant l'idée même du titre du morceau "Premier abord / Homme à la mer / Hommage amer/ Un chat viré par-dessus bord."
Musicalement, les éléments électroniques ouvrent encore le bat pour s'imbriquer finalement dans une construction instrumentale plus traditionnelle tournant autour de la guitare et d'un harmonica. Arrangé par Romain Humeau, le chanteur du groupe Eiffel.
"Des visages, des figures"
se distingue aussi par son côté évolutif qui nous amène paisiblement vers une 2eme partie, d'abord lascive avec l'intrusion parcimonieuse des cordes qui finissent par se retrouver au avant poste du mixage pour donner une impression finale aussi grandiloquente qu'inquiétante.

Son style 1 (2'07)
B. Cantat / Noir Désir

Après une poignée de titres calmes et expérimentaux, Noir Désir revient à ses premiers amours avec Son style 1, mais le constat reste toutefois inattendu. Clairement rock, le titre ne s'enferme pas dans la simple utilisation des ingrédients habituels qui ont façonné l'identité musicale du groupe pendant plus de io ans. Loin des chansons-hymries à la "Tostaky", il semble s'amuser à reprendre quelques clichés estampillés 100% rock'n'roll. Guitare abrasive, son qui tâche, rythmique punk et envolées de voix de tête à la limite du glam, Noir Désirse lâche complètement et appuie sur l'accélérateur pour 2 minutes et des poussières d'insouciances: "Oouu/ Le bonheur est partout / Ça déborde même / C'est fou/ Ça va pas être facile / De trouver son style."
Attention à la chute, sous des apparences trompeuses ce texte semble montrer que les périodes post-coïlales ne sont pas les plus faciles à gérer et qu'une trop grande euphorie n'est jamais l'apanage des sages.

Son Style 2 (2'28)
B. Cantat / Noir Désir

L'introduction bruitiste nous accompagne vers une ballade guitare/voix agrémentée d'une basse discrète et d'un va-et-vient interminable de bidouillages électroniques divers. Ode musicale sous forme d'interférence radio, "Son style 2" joue sur la poésie des mots avant d'apporter un sens accessible. Un OVNI qui passe subitement et qui repart aussi vite. Comme dans un rêve...

L'envers à l'endroit (4'06)
B. Cantat / Noir Désir

Question subsidiaire : Bertrand Cantat fait-il ici allusions à Noir Désir ? Lui seul est en droit de le dire, mais l'interrogation mérite d'être soulevée alors même que Vivendi (Maison mère d'Universal et par conséquent du label Barclay) est citée dans le texte et qu'un passage entier parait on ne peut plus clair ("il est temps pour nous d'envisager un autre cycle / On peut caresser les idéaux sans s'éloigner d'en bas.")
Interprété comme cela, ça pourrait ressembler à un bilan, ses parts de doutes, ses parts de certitudes aussi. Être affilié à Vivendi doit-il poser des problèmes de conscience ? Est-il efficace de combattre un système par l'intérieur ? Quoiqu'il arrive, on gardera nos convictions. Ici, la touche electro est encore présente par le biais des claviers joués par Nick Sansano, mais la structure s'établit surtout autour d'une mélodie mélancolique et linéaire dirigée parle trio basse/batterie/guitare d'où émergera une conclusion à l'harmonica.

Lost (3'21)
B. Cantat / Noir Désir

Lancé par un duo guitare/voix, "Lost" part tranquillement et l'on ne s'attendait pas forcément à retrouver l'un des éléments clés qui a fait le succès du combo bordelais. À savoir, cette habilité inégalable à faire lentement monter la pression pour exploser complètement. L'attente fût longue (1'36 tout de même !), mais les souvenirs ressurgissent dès les premiers sursauts de batterie amorcés.
Noir Désir reste Noir Dez, avec sa rage, la voix crachée de Bertrand, ta guitare enlevée de Sergio, la basse groovante de Jean-Paul, la puissance de feu de Denis derrière ses fûts, on est enfin en territoire connu. Ici, l'innovation n'est plus synonyme de changement radical et l'on ne peut s'empêcher de penser que toute l'approche de ce disque aurait été différente sans la présence de ce morceau. Une fois l'idée de nouveauté assimilée, ça fait toujours du bien de voir que le, passé n'a pas été renié.

Bouquet de nerfs (4'14)
B. Cantat / Noir Désir

Ce Bouquet de nerfs effectue un sublime retour au calme. La guitare mène seule les opérations avec un thème paisible et mélodieux, Cantat entre dans un mode déclamatoire, y met ses tripes sans trop en faire. Une armée de cordes classiques intervient ensuite à mi-parcours pour donner plus de profondeur à la tristesse ambiante du morceau, qui pourrait nous rappeler au souvenir de la version chiadée de "À ton étoile" figurant sur le disque de remixes "One Trip One Noise", l'accordéon de Yann Tiersen en moins.

L'Europe (23'43)
B. Cantat - B. Fontaine/Noir Désir - Akosh Szelevenyi

Figure de style marathonienne, "L'Europe" se démarque tout d'abord par sa longueur peu commune. Instrumental évoluant dans l'expérimentation, le titre démarre avec un message d'alerte sans queue ni tête délivré par la déjantée Brigitte Fontaine ("Les sangliers sont lâchés / Les petits patrons font les grandes rivières de diamant/ Les roses de l'Europe sont le festin de Satan") avant de se reposer sur une rythmique saccadée et aérée instaurée par Denis Sarthe et Jean-Paul Roy. Sur ce canevas hypnotique, Akosh S. libère toute la folie jazz de sa clarinette et une multitude d'éléments sonores interfèrent sans cesse (Le livret mentionne l'intervention d'une tronçonneuse, d'une cruche, d'un tambourin... )
Cantat s'élance dans une diatribe hallucinée contre une certaine idée de la puissante Europe, celle de l'argent et du business. Brigitte Fontaine reprend ensuite les rênes pour nous guider vers un univers peu rassurant où chaque son parait s'ébrouer dans une véritable jungle désorganisée. Comme le laisse entendre Cantat, Noir Désir "travaille actuellement pour l'Europe... " à sa manière.