Kat Onoma revient

Un nouvel album de Kat Onoma est forcément un événement.

Pour fêter ça, L'Interdit vous propose une rétrospective très subjective des albums précédents et un entretien avec Rodolphe Burger, chanteur du groupe.

 

 

La rétrospective subjective

Quand Kat Onoma apparaît en 86-88 avec un maxi 4 titres et un premier album, c'est pour énerver tout le monde. Pour faire du rock, il faut être à peine pubère et ne pas savoir lire. Il est toléré chez certains un peu plus de maturité et de culture, mais en contrepartie il faut au moins être américain. Les cinq de Kat Onoma ne le sont pas. Ils ne s'affichent pas avec des top models. Ne grimacent ni ne gesticulent sur les photos. Bref, ce sont des poseurs.

En plus ils ralentissent les standards du rock, les étirent jusqu'à la tension, les font claquer comme des explosions. Et ce nom ! Kat Onoma ! "Comme son nom l'indique", en grec. Qu'est-ce qu'on en à foutre des Grecs ? se demande Rusty James à la même époque. (Seul le Motorcycle Boy aurait sans doute un léger sourire de connivence). Avant c'était Dernière Bande. (Çà, pour sûr, ça aurait vraiment fait sourire le Motorcycle Boy). Kat Onoma va passer plusieurs années à se justifier d'avoir fait de la philo, de savoir jouer de la musique et surtout d'être un sacré foutu groupe de crénom de Dieu. On ne leur pardonnera jamais tout à fait d'être aussi bons aussi calmement.

Moi je chaloupe et chavire depuis la première écoute. Le premier maxi et le premier album ont quelques petits trucs que l'on ne retrouve plus vraiment après et qui en font des trésors uniques : les cuivres y sont prodigieux, on en a rarement entendu des comme ça, même pas dans les disques suivants de Kat Onoma. Les ralentis et arrêts jouent avec nos nerfs et se terminent en bombes. Rodolphe Burger, chanteur inégalé, chuchote comme on gronde (personne comme lui ne peut jouer du "Aah..."). Bref, des morceaux comme "Mary P", "Sam song" ou "the Ditty of the drowned father"(d'après Shakespeare) vous font passer par toute la gamme des émotions possibles.

Dès 90, le groupe a un public fidèle en Suisse ou en Norvège. En France, Les Inrockuptibles les appellent finement "saucisses de Strasbourg".

"C'est la radio qui m'a appris la mort de Billy the Kid..."

Mon coup au coeur suivant arrive en 92 avec l'album Billy the Kid. Essentiellement adapté de textes de Jack Spicer, écrivain américain marginal et peu prolixe se tenant sur le côté de la beat generation, le disque envoûte dès cette phrase entêtante et incongrue : "C'est la radio qui m'a appris la mort de Billy the Kid". Après le vinyle bleu (Cupid en 88, le 45tr fiché dans la pochette du 33tr (Stock phrases en 90), Billy the Kid sort en Cd dans une grosse boîte de carton avec un livret des textes de Spicer. Kat Onoma a le génie des collectors. Et toujours ces intonations brisées d'émotion, cette nervosité contenue, ces plaintes tragiques des instruments. 

Il y aura encore Far from the pictures en 95 et un live, Happy birthday public, en 97. Et des raretés en tirage limité uniquement distribuées par le fan club Onomania, comme ce grandiose concert de Burger et Poirier à Colmar en 94.  Et les excursions en solo des uns ou des autres (Philippe Poirier : Les Échardes, Qui donne les coups... Rodolphe Burger : Cheval-Mouvement, Meteor show, L'Homme usé... Burger et Dr L : Égal zéro, distribué à une manifestation strasbourgeoise anti Front national... Burger et Cadiot : On n'est pas indiens c'est dommage...) Et les collaborations de Rodolphe Burger, parfois anecdotiques, aux albums de Françoise Hardy, dont un duo avec Iggy Pop, ou de Fred Poulet (mais que trouve-t-il donc à ce jeune homme qui nous parait si insipide ?). La seule vraie réussite des ces incursions étant à mes yeux le splendide "Samuel Hall" que Bashung chante à la Rodolphe Burger !

Les collectionneurs se procureront aussi Liberté de circulation, enregistrement du concert du 7 avril 1999 au profit du GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés).

Enfin n'oublions pas de saluer certains auteurs du groupe, tel Olivier Cadiot (publiés aux éditions POL) ou Pierre Alferi. Cadiot et Alferi fondèrent La Revue de littérature générale, qui met sur un même plan poésie, philosophie, écrits scientifiques ou de jardinage.

Ça fait déjà quelques pistes pour commencer...

 

L'entretien

"Écoute ça, tu m'en diras des nouvelles" m'avait dit d'un air calme et sûr de lui un copain disquaire. C'était le premier disque de Kat Onoma. Je ne savais pas que quinze ans plus tard il serait toujours parmi ceux que j'écoute le plus.

Le chanteur du groupe, Rodolphe Burger, nous a offert en moins de six mois L'Homme Usé en solo, On n'est pas indiens c'est dommage avec Cadiot et enfin un nouvel album de Kat Onoma, le premier depuis le live de 1997. Il nous parle de tout ça et de bien d'autres choses.

Pourquoi le dernier album n'a-t-il pas de nom ?

Il a un nom, c'est celui du groupe. On appelle ça un album éponyme. D'habitude un titre s'impose très vite à nous et là ce n'était pas le cas. Et puis j'ai toujours trouvé pas mal que cet album qui arrive un peu de manière inattendue, après pas mal d'années d' absence, se présente un peu comme un premier album.

Voyez vous toujours à vos concerts des fans des débuts ?

Ah oui, bien sûr. Il y a un mélange de fans de la première heure et de nouveaux venus. Et en ce moment pour cet album on voit à la fois des journalistes qui nous ont interviewés en 86-87 et des jeunes plutôt intéresses par la musique électronique. Mais c'est sûr que c'est un groupe qui a suscité dès le début une grande fidélité du public.

Ne constatez vous pas une évolution du public français, moins coincé qu'à vos débuts ?

Si, tout à fait, la situation n'est plus du tout la même. Jusqu'au début des années 90, en France, on ne se sentait pas très à l'aise, plutôt à contre-courant ou hors phase. On ne se sentait pas très reliés à la scène française. Nos affinités n'étaient pas du tout hexagonales mais plus anglo-saxonnes. En plus les circonstances qui ont fait alterner les mouvements d'exposition et ceux de disparition ont contribué à cette réputation de groupe culte, underground, que nous ne souhaitions pas. Et là les choses ont bougé, nous aussi, avec nos différentes collaborations qui ont amené une autre circulation et ont rompu l'isolement.

De monomaniaque à onomaniaque, il n'y a qu'une lettre de différence. Des commentaires ?

Onomania, c'est le nom du fan club du groupe, qui évidemment s'adresse aux gens qui ont avec un rapport assez monomaniaque ! La plupart des groupes ont ça, peut être Kat Onoma encore plus. Je ne sais pas pourquoi.

Vos échappées extra groupe peuvent rappeler celles de Burnel et Greenfield à une époque des Stranglers. C'est un rapprochement qui vous agace ou qui vous amuse ?

Ça ne m'agace pas du tout. D'ailleurs je crois qu'au début, le fait d'être allés à Bruxelles au studio ICP par exemple, c'est vraiment parce que les Stranglers avaient joué là bas. Par contre les Stranglers ont quand même splitté et étaient un groupe très conflictuel. Donc leurs aventures sur le côté ne se passaient pas dans le même contexte. Pour nous ces expériences, qui ne sont pas du tout secondaires, ont donné une forme live très différente et ont modifié quelque chose dans la relation interne du groupe, puisqu'il n'est plus le centre. Il y a une coexistence de choses.

Comment et pourquoi ce retour de textes de Spicer si longtemps après Billy the Kid ?

C'est parce que Spicer n'avait pas été épuisé à ce moment là. Nous y reviendrons encore. Il y a vraiment un truc particulier avec lui. Entre-temps j'ai aussi travaillé ses textes en solo, ça va peut être sortir.

Jean Genet a écrit "Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls". Est-ce que ça te fait penser à Kat Onoma ?

C'est pas mal...  Dans un article aussi, il différenciait la violence de la brutalité. C'est vrai que notre approche de la violence s'en distingue tout à fait aussi. On a souvent souligné ça chez Kat Onoma, cette espèce d'intensité un peu sourde, sous-jacente. Dès le départ le groupe était dans une certaine retenue, sans surenchère systématique dans l'énergie. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne laisse jamais venir cette énergie, mais qu'on aime aussi la contenir, la dériver, jouer avec, plutôt que de se laisser complètement envahir par elle.

Est-ce que vous considérez votre musique comme sensuelle ?

Sûrement. C'est même indiscutable. C'est ce qui rend tout à fait à côté de la plaque les choses qui ont pu circuler concernant notre soi disant côté froid. C'est vraiment un contresens parce que je pense qu'on fait une musique qui est tout sauf froide.

Avez-vous encore vous-mêmes des émotions de spectateurs ou votre travail vous prive-t-il de la fraîcheur nécessaire ?

Il se passe deux choses. Il est certain qu'inévitablement quand on fait de la musique on sait comment les choses se fabriquent. On est donc sans doute plus difficiles à bluffer sur ce qui concerne cette fabrication. Mais par contre on est encore plus sensibles je crois à l'émotion. Je suis constamment impressionné par des choses que j'entends. Et justement les collaborations, les rencontres qu'on peut faire musicalement reposent sur cette admiration de quelque chose qu'a l'autre a et qu'on a pas soi. Ça on l'identifie d'autant mieux quand on est dans le truc.

Justement après avoir collaboré avec Bashung, Françoise Hardy, Iggy Pop, reste-t-il des artistes avec qui tu aimerais travailler ?

Ah oui bien sûr. Ils sont moins connus, peut-être. Il y a notamment depuis longtemps un guitariste américain quasi inconnu en France et dont on est tous fans, James Blood Ulmer. Il y a aussi Fred Poulet. J'étais présent pendant la réalisation de son dernier disque et il est en train d'enregistrer le prochain là où on a enregistré le nôtre. C'est quelqu'un que je trouve très intéressant.

En quoi consistaient les performances live de décembre avec Pierre Alferi ou en janvier avec Jeanne Balibar, et as-tu d'autres projets de ce type en vue ?

Avec Pierre, c'était essentiellement dans des musées à Strasbourg, Genève, la fondation Cartier et on a un projet ensemble à Lyon. Il s'agit d'une construction à partir de ses textes, un dispositif de lectures accompagnées de projections et de musiques, mais n'ayant pas du tout le même statut que ce que je fais d'habitude. Là je travaille plutôt avec un sampler et la musique a une fonction plus discrète.

Pour Jeanne Balibar, il s'agissait d'une proposition dans un autre contexte, le théâtre, qui ne m'est pas du tout familier. Là ça prenait une forme assez curieuse, presque de duo, puisqu'elle lisait un texte et je lui répondais avec une musique qui tournait autour du Velvet Underground puisque le texte parlait de Nico, la Factory, tout ça. J'ai donc recomposé à partir de bribes du Velvet dans une espèce de duo différent à chaque fois.

Et qu'est-ce que ça fait de sortir trois disques en moins de six mois ?

Oh mais si ça ne tenait qu'à moi... J'en ferais encore plus ! Je rattrape le temps perdu. J'ai beaucoup souffert des difficultés et du temps qu'il fallait pour mettre en route des projets. Maintenant que c'est un peu plus facile je suis content de pouvoir en mener à bien.

Et est-ce qu'il te reste du temps pour vivre en dehors de la musique ?

Bien sûr ! Même si c'est vrai que par moments c'est très bousculé. C'est une affaire d'organisation. Et puis ce que je préfère finalement c'est quand les deux sont associés. Ce qu'il y a de bien maintenant c'est qu'on peut travailler n'importe où, la technique ne condamne plus au studio, le numérique a complètement changé la façon de bosser. En tous cas pour le genre de choses qu'on fait, c'est bien.

Ton travail d'aménagement sonore du tramway de Strasbourg a été offert aux lecteurs de Vacarme. As-tu des affinités avec cette revue ?

Oui c'est sûr. Plus que des affinités, des liens avec ceux qui la font. Alferi ou Fred Poulet y collaborent. Et puis je trouve cette revue excellente, à partir d'un projet pas facile du tout au départ.

Tu as fait "Égal Zéro" (à l'occasion d'une manif anti Front national) et "Les P'tits Papiers" (au concert de soutien) au profit du GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés). En quoi cette cause te tient-elle à cSur et y en a-t-il d'autres pour lesquelles tu te mobiliserais ?

Le GISTI est une association assez discrète qui n'a pas du tout l'habitude de recourir à la médiatisation. Ce sont des avocats initialement qui l'ont créée, je crois au moment des premières lois sur l'immigration c'est à dire sous Giscard, et qui sont des experts des droits des étrangers, qui font également une revue qui s'appelle Plein Droit et qui informent toutes les autres associations. Ils sont très efficaces et compétent et n'ont pas des positions idéologiques mais très argumentées. Ça me paraissait donc extrêmement inquiétant qu'elle soit menacée financièrement. Il me semblait que c'était très différent des habituels concerts au bénéfice de causes consensuelles et très séparées des concerts. La présidente du GISTI était venue faire un discours sur scène, les gens étaient informés et ont réfléchi par rapport à ça. Il y avait un caractère beaucoup plus politique que d'habitude, c'était ce qui m'intéressait. Je n'ai pas jusqu'ici donné suite à d'autres sollicitations.

Et ta participation au festival de Babel, qui engendra On n'est pas indiens c'est dommage, traduit-elle ta sensibilisation quant au sort des langues minorisées ?

Pas vraiment. C'est plus une circonstance, une occasion, une curiosité quant aux gens qui parlent le welche à côté de l'endroit où je suis né.

Justement, tu as une relation forte avec la Petite Liepvre ou Strasbourg, pourquoi vis-tu à Paris et y a-t-il d'autres endroits qui te captent ?

Il y en a plein, des endroits en Bretagne, du côté de Naples, dans le sud marocain... Mais je ne peux pas y vivre, de même que je ne peux pas vivre à Strasbourg. Je ne peux vivre que dans une grande ville.

Qu'est-ce que tu lis en ce moment ?

Sciascia, un auteur sicilien. Un peu par hasard, parce que je reviens d'Italie.

Que t'évoquent les musiciens que je vais te citer :

Tindersticks... C'est d'abord Ian Caple avec qui on a travaillé pour le dernier album et qui est plus que leur producteur, il est un membre du groupe, ils ont tout fait ensemble depuis le début. Il travaille dans un petit studio d'une manière très live, c'est une des choses qui nous a plu, avec le fait que Ian Caple peut aussi travailler avec Tricky, avec des programmations, presque à l'inverse de ce que font les Tindersticks, qu'il soit capable des deux à la fois. Sinon c'est un groupe que j'apprécie surtout dans un contexte un peu club. J'avais vu un concert à Barcelone, assez cabaret, et quand je les ai revus à la Mutualité à Paris c'était plus difficile.

Théo Hakola... C'est un copain. On ne se connaît pas très bien, on se croise depuis longtemps. Je crois qu'il était à un de nos premiers concerts à la Locomotive en 85. Et là on s'est vus plus, justement autour du projet du GISTI. J'aime beaucoup sa classe.

Rachid Taha... Lui, je l'aime bien. Il y a une chose drôle, c'est qu'il a vécu à Sainte-Marie aux Mines, la petite ville où je suis né, donc on s'est certainement croisés quand on étaient petits ! Par la suite j'ai été très ami avec Bernard Meyet qui a été le manager et le producteur de Carte de Séjour et qui s'occupa ensuite du label Attitude qui fut le premier à nous signer, et qui a été notre manager aussi et un excellent ami. J'ai rencontré Rachid par ce biais. Ce que je trouve remarquable c'est son travail par rapport à la tradition. J'aime beaucoup la musique arabe et le raï en particulier, mais ça a quand même quelque chose d'un peu enfermé, et Rachid explose tout ça. Ce sont des déplacements très importants, même au niveau symbolique.

Serge Teyssot-Gay ... C'est aussi un copain qui est d'ailleurs intervenu pas mal sur les concerts du Meteor Show. C'était une des choses agréables de cette tournée, c'est que j'avais pas mal d'invités dont le guitariste bruitiste Marc Saens que j'avais rencontré à Rennes et qui a rencontré Sergio à l'occasion des concerts. Maintenant ils travaillent ensemble.

Quelle serait ta définition du mot "interdit" ?

A partir du moment où il s'agit d'internet, ça fait résonner le mot autrement. Ça devient le contraire d'un non-dit, c'est entre les dits, l'intertexte, ce genre de choses. Ça renverse le sens du mot.

 

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