NOIR DESIR : INTERVIEW (1992)

PEU DE TEMPS AVANT LA SORTIE DE TOSTAKY, DANIEL STÉVENIERS RENCONTRAIT LES QUATRE MEMBRE DU GROUPE, LORS DU PREMIER CONCERT D'UNE TOURNÉE DES PETITS CLUBS, QU'ILS EFFECTUAIENT ALORS POUR SE CHAUFFER

Un parfum de flamme en noir pour susciter juste ce qu'il faut le désir d'en savoir plus sur ce rock français qui, parfois, prend des allures de vilaines énigmes avec verrou fermé de l'intérieur, casse-tête obligé sinon favori des petits chinois de la critique rock. Pourquoi ce disque ne marche pas ? Pourquoi, après un brillant décollage, tel groupe se vautre ? Qui a tué Harry ? Qui a fait sauter le pont ? Tous les mystères de la chambre jeune résolus à coups de crampons dans le presse-purée. Les affaires classées à la rubrique faits d'hier et, tout à coup, ce gros dossier qui tombe avec des épaisseurs de roman-fleuve et feuilleton populaire : "Les Misères de Paris" réactualisé par les correcteurs de Bordeaux qui encadrent de traits rageurs quelques personnages secondaires et remettent de l'ordre dans les chapitres précédents. L'histoire du rock hexagonal comporte trop de ratures dans la marge. Il est temps de "frapper" le manuscrit correctement. Noir Désir, avec son dernier album, Tostaky, remet tout ça au propre. Ceux-là savent écrire et se décrire. L'interview qui suit devrait "apostropher" le lecteur et futur auditeur des quatre jeunes gens à qui l'on attribuera en vrac des vertus que l'on citera volontiers, tellement il est bon, parfois, de se laisser aller à ce genre de vocabulaire : sincérité, honnêteté, passion, pudeur et autres qualités primaires qui nuancent de si plaisante façon les couleurs du talent.

Que fait présentement et qu'a fait tout récemment Noir Desir ?
Bertrand : Et bien aujourd'hui, nous sommes tous là pour donner une interview (rires)

C'est un travail ?
Bertrand : Non, pour l'instant concernant Tostaky, c'est encore un plaisir. Pour le reste, nous avons fait quelques dates en France : Saint Etienne, Avignon, Poitiers, Tours, Morlaix chez nos potes et en Suisse. Dans l'ensemble, le public a bien réagi au nouvel album, lequel n'était pas encore sorti quand cette mini-tournée a débuté. Pour les premières dates, les gens ne connaissaient pas l'album et quand on est revenu en Suisse, Tostaky était dans les bacs et le public avait déjà au moins entendu le morceau du même nom. Dans les deux cas, l'accueil a été génial.

Avant d'en venir à Tostaky, j'aimerais que l'on se repenche un peu sur le précédent, Du Ciment Sous Les Plaines, au sujet duquel on peut se demander encore aujourd'hui pourquoi il n'a pas fonctionné comme il aurait dû. Entre autres causes, on a incriminé les médias et la presse en particulier. Etes-vous d'accord avec cette analyse ?
Serge : En fait, nous ne voyons pas tout à fait les choses comme cela. Pour preuve, sur les tournées, il y a eu plus de monde que sur celles qui avaient suivi la sortie de Veuillez Rendre L'Ame. C'est quelque chose d'évolutif. Par contre, c'est vrai que Du Ciment Sous Les Plaines s'est un peu moins vendu, mais il faut savoir qu'il y a eu très peu de promo dessus. Cet album, on l'a surtout défendu au travers d'une très longue tournée.

On peut donc effectivement parler de relais médiatique insuffisant, voire de mauvais relais médiatique
Bertrand : On peut dire qu'il y a eu combinaison de plusieurs éléments. En ce qui concerne les médias, nous connaissons leurs réflexes. Parfois ils tombent en extase sur un artiste ou un groupe, cela dure ce que cela dure ­3 mois, 6 mois, 1 an­ et ensuite, par usure, lassitude, je ne sais quoi ou simplement parce qu'ils se disent "Tiens, ceux-là, on commence à parler un peu trop d'eux", ils se désintéressent ou cassent systématiquement. Nous avons affaire à une sorte de flux et reflux critique, comme s'il s'agissait de contrebalancer les effets d'un excès d'enthousiasme, une espèce de honte à s'être laisser aller aux louanges. Enfin ça, c'est une explication. Maintenant, il est également possible que nous ayons déçu des gens ou que ces gens n'aient pas compris où nous voulions aller ou ne nous aient pas compris tout court. C'est vrai que nous n'avons pas fait grand chose pour cet album sinon tourner à fond, appuyés par un public hyper favorable, dont le nombre et les réactions nous ont peut-être coupé des réalités promotionnelles. D'ailleurs, cette tournée, nous l'avons arrêtée avant l'été et probablement était-ce prématuré, de même que le break total qui a suivi a sûrement été néfaste à la carrière de l'album qui a sensiblement chuté au niveau de la diffusion et de l'impact, en dépit de la mise en orbite du morceau "En Route Pour La Joie", qui était sorti avec une vidéo de scène très carton, ce qui nous paraissait susceptible de maintenir l'intérêt du public.

Le contexte politique de l'époque a-t-il joué, on était en pleine guerre du Golfe
Bertrand : Je ne suis pas du tout certain que cela ait eu une incidence directe sur l'impact de cet album, même si nous avions un discours dessus.
Denis : C'est à voir pour les radios. Je me souviens avoir eu des plans de responsables qui ne voulaient pas programmer certains de nos titres.

Il y avait ce titre, "Holy Economic War".
Bertrand : Oui, mais cette guerre économique avait commencé bien avant le conflit irakien et force est de constater qu'elle continue encore. Ce n'était pas une révélation. D'ailleurs, elle augmente toujours. On peut même dire qu'elle prend des proportions que nous n'imaginions pas à l'époque.

Toujours au sujet de Du Ciment Sous Les Plaines, certains ont critiqué les textes, alors que pour Veuillez Rendre L'Ame, les mêmes en avaient souligné la valeur. Est-ce difficile d'assumer une caution littéraire ?
Bertrand : C'est vrai qu'on nous a attaqué là-dessus et là, encore une fois, on retrouve ces réflexes de presse qui ont fait que, du coup, comme ils s'étaient focalisés sur cet élément ­d'ailleurs, on ne leur en demandait pas tant­ pour le second album, ils ont isolé l'aspect textes, ce côté littéraire qui, de ce fait, a pris un poids énorme genre "vacherin", tu vois (rires) et cet élément étant isolé, il a été complètement fragilisé. Ils ont continué à mettre l'accent sur la couleur littéraire de Noir Desir, donc, mais cette fois-ci en négatif, en évitant bien sûr d'avoir le moindre discernement dans le domaine, ne voulant ou ne sachant pas voir que des choses avaient changé, allant dans le sens de l'épuration parce que, personnellement, je tente d'aboutir à ça dans ma façon d'écrire. J'essaie d'être moins emphatique, l'emphase étant la seule critique que je trouve réellement pertinente par rapport à mon style ou mon inspiration. Dans l'ensemble, nous avons trouvé cette attitude injuste. Nous avions cette impression très forte qu'ils n'avaient pas écouté l'album. C'est un peu comme quelqu'un qui est noté par un prof n'ayant manifestement pas lu sa copie.

Une sorte de lecture en diagonale de l'album ?
Serge : Exactement. Moi, j'adore ce que fait Bertrand, en toute objectivité ; et je pense que s'il faut attaquer les textes dans le rock français, il y a pas mal de gens à remettre en cause avant nous. Beaucoup sortent des compos avec des textes débiles ne voulant rien dire, qui se gardent bien de toute signification ou implication. Et tout le monde s'en fout ! Par contre, dès que quelqu'un injecte un peu de passion dans ses textes ou prend un tant soit peu de risques littéraires, on le descend. C'est hyper facile.
Bertrand : Pour Tostaky, il semblerait, du coup, que là on n'en parle pas. Black out total sur les textes alors que je n'ai jamais autant bossé dessus.
Frédéric : Je pense qu'il s'est produit un phénomène paradoxal pour Du Ciment Sous Les Plaines, à savoir que même pour nous, en tant que musiciens, nous nous sommes dits que nous n'étions pas vraiment parvenus à le tenir de bout en bout : il n'était pas arrivé totalement à la destination que nous lui avions fixé. Nous considérions que nous n'avions pas rempli à 100 % le contrat établi au départ. Là-dessus, Bertrand s'est retrouvé en première ligne, violemment attaqué pour ses textes alors que, paradoxalement, lui avait peut-être plus progressé dans son domaine que tout le reste du groupe sur le plan strictement musical. Cette attitude de vouloir isoler l'un des membres du groupe, cette notion de tête de turc en fait, nous l'avons ressentie comme une sorte de sanction aveugle, un jugement à l'emporte-pièce rendu par des gens dont on se demandait s'ils avaient vraiment écouté l'album. À la limite, on avait l'impression que la critique avait été faite avant qu'il ne sorte.
Bertrand : Sans vouloir tomber dans la parano, nous ressentions cela comme un contrat lancé contre le groupe. Tout le monde semblait à l'unisson et les critiques se ressemblaient beaucoup d'un journal à un autre. C'est vrai que nous n'étions pas satisfaits à 100 % de l'album ; d'ailleurs, nous ne le sommes jamais, nous ne sommes pas du genre à faire dans l'autosatisfaction.

L'indice de satisfaction a-t-il progressé avec Tostaky ?
Bertrand : Tu sais, on ne savait même pas si on allait le faire, cet album, alors déjà, nous sommes forcément contents parce qu'il représente comme une sorte de "revirginité". Nous nous sommes retrouvés après un long break et, ainsi, il y a cette sensation de nouveauté qui nous procure une grande satisfaction.

Par rapport à Du Ciment dont les chansons paraissent un peu bridées, il apparaîtrait que les titres de Tostaky aillent au maximum de leur puissance
Bertrand : L'époque n'était pas la même et puis nous avons évolué, nos amours ont changé même si certains peuvent penser que c'est artificiel, alors que pour nous, c'est complètement naturel. Lorsqu'on a fait Du Ciment, probablement n'avions-nous pas encore affirmé nos goûts qui devaient être encore un peu sous-jacents ou légèrement en veilleuse. Maintenant, je crois que nous parvenons à nous exprimer totalement, ce qui n'était pas tout à fait le cas il y a 2 ou 3 ans. Et puis, il faut souligner le fait que nous avons travaillé avec un producteur, Ian Broudy, avec qui ­même si en bout de course, nous avons fini par trouver une direction commune­ nous n'étions pas toujours d'accord. Il y avait peut-être une orientation qui ne correspondait pas totalement à la nature profonde du groupe mais qui, à l'époque, nous convenait parce que si cela n'avait pas été le cas, nous n'aurions pas fait l'album. Dans ce type de situation, on préfère se faire Hara-Kiri. Il n'est et ne sera jamais question pour nous de sortir un truc dont on estime qu'il ne reflète pas complètement la volonté du groupe. Par contre, ce dont on se rend compte maintenant, c'est qu'il nous est arrivé par le passé de pratiquer une forme d'autocensure, que ce soit au niveau de la musique ou à celui des textes, alors qu'aujourd'hui on "lache" plus les choses. En fait, on espère que le temps nous apporte ça, c'est-à-dire qu'au lieu de nous assagir carrément, il nous apprend au contraire à ne pas hésiter à défoncer certaines portes, surtout si elles ne nous plaisent pas.

Revenons à ce fameux break évoqué brièvement tout-à-l'heure. il a quand même duré un an et demi et toutes sortes de rumeurs alarmantes ont couru à votre sujet. J'ai même entendu une radio annoncer le concert d'un groupe dont l'un des membres était l'ancien guitariste de Noir Desir. Scoop ?
Serge : ? ? Je n'ai jamais fait de concert avec un autre groupe !
Bertrand : Ah oui, je vois C'est Luc Roben, un ancien guitariste de Noir Desir première période qui a joué avec nous jusqu'en 85, avant que l'on enregistre quoi que ce soit. Par la suite, il a formé un groupe appelé L'École Du Crime. Ils ont dû jouer à Bourges et probablement à Paris et, du coup, ça a été mal interprété. Pour en revenir au break en question, disons que cela nous a permis de relativiser les choses, de prendre le temps de penser et de retrouver nos marques. C'est vrai qu'à une certaine période, la pression était vraiment trop forte.

Vous en avez profité pour vous placer en position d'observateurs de la scène rock et assister avec suffisamment de recul à l'émergence de groupes tels que Nirvana ou Sonic Youth. Il y a eu ce flash avec Fugazi
Bertrand : Effectivement, on a eu le temps de voir les choses bouger. Pour Fugazi, c'était quelque chose qui courait depuis longtemps. Fugazi est le groupe quasi-parfait. Tout nous plaît chez eux : les compos, les textes, la manière d'intervenir sur ces compos. On a l'impression que chaque note est voulue à 100 %. À travers leur musique et à tout instant, on ressent le facteur humain, cet investissement permanent qui va au delà des shows ou des disques. On adhère complètement à leur démarche, à l'esprit qu'ils véhiculent.

Un peu à la façon d'Henry Rollins.
Bertrand : Oui, c'est cela, cet engagement total. Rollins, c'est vraiment fort sur scène, cela fait du ménage dans les valeurs.

Vous vous êtes aménagé un studio dans les environs de Bordeaux. Cela correspondait-il à une nécessité impérieuse, un besoin de base locale ?
Denis : Oui, nous avions besoin d'un endroit tranquille pour travailler. Cela étant, appeler ça un studio, c'est beaucoup dire. Ce n'est pas un studio au sens propre du terme. Disons que c'est un local dans lequel on répète et où se trouve quand même un 16 pistes grâce auquel on peut réaliser nos maquettes. Cela nous permet de bosser plus vite et de façon plus relax. Il est situé à 20/25 kms de Bordeaux.

Où exactement ?
Bertrand : Ça, nous préférons ne pas le dire. Tu comprends pourquoi (rires) ?

Oui, je vois à peu près, vous vous défiez des opportuns. À propos de défiance, avez-vous toujours ces problèmes par rapport au parisianisme et à son microcosme rock ? Est-ce quelque chose que vous avez ressenti d'emblée ?
Bertrand : Oui, d'entrée. Aujourd'hui, dans une petite mesure, cela s'est attenué parce que, probablement, nous nous sentons un peu plus sereins. Mais avant, c'était : "Attention !". Actuellement, nous avons moins besoin de faire attention parce que le groupe est moins fragile dans la mesure où nous avons déjà un background mais lorsque tu débarques sans avoir rien sorti, tu n'es rien. Toi, tu sais que tu es quelque chose mais les autres, en face, ils n'en ont rien à foutre, ils te considèrent comme n'existant pas. Ils font ce qu'ils veulent de toi et cela peut aller très loin et très vite dans le sens de la manipulation, ce qui fait que tu deviens un simple élément à la limite de l'abstraction et que donc tu peux perdre d'entrée ton identité. Par contre, quand tu as produit quelque chose qui marche un tant soit peu, viennent se greffer des gens qui te trouvent génial et qui t'abreuvent de conseils. C'est insupportable.

Comme l'après "Aux Sombres Héros De La Mer"
Bertrand : Oui, tout ce parasitage intolérable du style : "Vous êtes vraiment super, j'ai toujours cru en vous", etc Mais pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure au sujet du microcosme, je me méfie de tous les microcosmes, y compris du notre, car nous aussi on génère un microcosme, cette notion de clan qui peut être chiante pour les autres parce que, à un moment donné, le clan peut être quelque chose d'authentique, avec de bonnes règles, des comportements positifs dépourvus de toute superficialité mais, par la suite, il arrive souvent que cela tourne à une espèce d'élitisme restrictif qui te coupe de la réalité.
Denis : Tu sais, on a vécu ça aussi à Bordeaux parce que là-bas, il y a une sorte d'intelligentia très fermée qui, à nos débuts, nous considérait comme de véritables merdes. Aujourd'hui, quelques années plus tard, nous sommes les meilleurs amis du monde (rires).
Bertrand : Et puis, tout ce qui est microcosme dans le sens "chapelle" ou je ne sais quoi, ce n'est pas intéressant. Que les gens soient passionnés par ce qu'ils font, c'est normal, mais qu'après ils perdent toute ouverture, là cela devient nul.

Actuellement, il semblerait que tout ce qui se fait de mieux en matière de rock & roll français vienne essentiellement de province. Je pense à des gens comme Dominic Sonic, Kat Onoma, Kid Pharaon, les Thugs
Bertrand : Tout à fait d'accord. Il y a aussi les Dirty Hands, Shredded Ermines, City Kids, Burning Heads. Je pense également à Théo Akola de Passion Fodder ou plutôt ex-Passion Fodder. Il fait des choses très intéressantes, sa démarche est originale. Quand je pense à la façon dont on a cassé son dernier album, c'est une honte !

J'ai personnellement assisté à un concert de Theo Akola en Bretagne, du temps où son groupe s'appelait encore Orchestre Rouge. À l'époque, il avait eu la rude tâche et le redoutable honneur de clôturer un festival dont l'avant-dernier artiste à se produire n'était autre que James Brown.
Bertrand : Bigre, en effet, cela n'a pas du être facile.

C'est le moins que l'on puisse dire Et puisqu'on est en Bretagne, parlons un peu de cette reprise d'un défunt groupe rennais, les Nus, ce morceau "Johnny Colère" qui figure sur Tostaky.
Bertrand : Les Nus ont été très importants pour nous dans le début des années 80, même s'ils n'ont sorti qu'un disque et que l'on n'a assisté qu'à un seul de leurs concerts. C'est un groupe qui nous a beaucoup marqué, le genre d'influence fulgurante et indélébile.

Avez-vous été séduits par toute cette connexion rennaise : Marquis de Sade, etc ?
Bertrand : À l'époque oui, beaucoup, mais Les Nus représentaient pour nous ce qu'il y avait de plus intéressant, en toute subjectivité, cela va de soi (rires) Bon, Marquis de Sade, c'est évident, il y avait quand même là-dedans des choses qui débarquaient, tout ce côté free cold, l'aspect continental européen du truc, etc Mais le flash, c'était d'abord Les Nus ! Pour Tostaky, on avait d'abord pensé reprendre un morceau intitulé "Les Yeux" et finalement, on a opté pour "Johnny Colère", un peu à cause ou grâce à Ted Niceley, notre producteur, qui un jour au studio nous a entendu la jouer entre deux prises. En fait, on connaissait assez peu le morceau, c'était juste un petit moment de détente, une récréation que l'on s'accordait. Il y avait juste le rythme avec un peu de basse derrière. Serge qui ne connaissait pas le morceau nous a entendu partir et a pris sa guitare. Quant à moi, je me rappelais de quelques bouts de textes et on a tous commencé à faire ce "Johnny Colère" plus ou moins improvisé. Là-dessus, Ted, qui était dans le coin, a dressé l'oreille et a fait : "Oh, oh, ça c'est bon, on devrait travailler ce titre". Et tu vois, ça c'est drôle, parce que 10 ans après, un américain qui ne connaissait pas plus Les Nus que tous les groupes de Rennes et dont la culture en rock français se limitait pratiquement à la scène angevine, avait immédiatement repéré le potentiel de cette chanson et en plus avait tout de suite senti qu'elle nous correspondait parfaitement. Ce qui prouve que c'est vraiment un bon.

Elargissons le débat à l'hexagone et tentons une grande question métaphysique : peut-on comparer Noir Désir à Téléphone en tant que groupe-phare d'une génération à la différence près qu'au public ado néo-bon enfant de Telephone a succédé un public désabusé en proie à une sorte de vieillissement accéléré ?
Bertrand : De vieux ados (rires) ? Tu sais, tout a changé : les gens, l'époque, les faits, les lieux. C'est vrai que ces dix dernières années pas mal d'espoirs ont été décimés et que l'on a assisté à un resserrement d'enthousiasme. Les élans collectifs ne sont plus vraiment de mise actuellement, à tous les stades, mais il reste une constante dans le domaine : qui vient aux concerts de rock sinon en majorité les ados ? À côté de cela, en ce qui nous concerne, on a peut-être la chance d'avoir des gens très différents à nos concerts que ce soit dans les tranches d'âge ou au niveau des couches sociales. On a vraiment des retours de partout et c'est très gratifiant car il nous gênerait beaucoup de n'avoir qu'un niveau d'audience, de ne s'adresser qu'à une frange bien particulière, que ce soit quelque chose de définissable, d'etiquettable. Nous sommes très attachés à ce refus de l'uniformisation. Il n'y a pas de discours type chez Noir Desir. Dans la musique, que ce soit dans le rock ou ailleurs, il ne doit pas y avoir de relents doctrinaires ou je ne sais quoi de restrictif.

Donc pas de démarche ciblée style Bérus ?
Bertrand : Les Bérus n'auraient pas dû être restrictifs. D'ailleurs, au-delà de l'aspect un peu slogan du truc, ils avaient un discours plutôt généreux et sur la fin leur audience s'était bien élargie et c'était positif, même si à un moment donné, cette ouverture les avait troublés.
Denis : Il y a quand même une énorme différence entre Téléphone et nous, sans parler du contenu des textes ou du style musical plus rock classique chez eux. Je pense qu'ils étaient trop isolés. Quelle est la signification d'un tel phénomène dans un petit pays comme la France ? Quel est l'intérêt de pouvoir dire : "Nous avons notre groupe de rock" ? Nous, nous espérons bien échapper à cela. On n'arrête pas de dire qu'il existe d'autres groupes. Il ne nous intéresse pas d'être seuls en piste, alors que nous ne le sommes pas dans notre vie, alors que nous sommes sans cesse à l'écoute des autres et qu'il y a échange constant. L'isolationnisme entraîne immanquablement la sclérose et la régression. C'est évident.

Vous avez défini Tostaky comme étant un album de lutte. Quel sens exact donnez-vous au mot "lutte" ?
Bertrand : Les Inrockuptibles reprenaient déjà la formule qu'ils avaient eux-mêmes piquée dans Best

L'interview, c'est parfois l'art de reposer les mêmes questions
Bertrand : Oui, justement, cela mérite approfondissement. Dans les Inrocks, sur la critique du disque, ils reposaient la question en ces termes : Tostaky, un album de lutte, mais un album de lutte contre quoi ?". Et en même temps, ils répondaient à la question, à savoir qu'il s'agissait de lutte contre le grand méchant business alors que nous, en fait, on ne lutte pas spécialement contre ceci. Il faut prendre le mot "lutte" dans son sens brut. On lutte tout court, point. Comment vit-il celui qui a écrit cela, sinon en se battant pour faire les choses qu'il aime ? On est tous plus ou moins bien payés pour savoir que cela n'arrive jamais tout seul à n'importe quel niveau. Si tu es jardinier, c'est pareil Il n'y a rien de stéréotypé. Maintenant pour en revenir au business, il va sans dire qu'il faut parfois savoir aussi se bagarrer avec. En fait, le business n'est pas forcément méchant, il est abusif. Il donne les normes pour tout et pas seulement dans la musique, mais dans tous les domaines, y compris la politique.
Denis : De toute façon, ce ne sont pas les gens qui déclarent la guerre au business ou les gens qui déclarent la guerre à la politique, c'est l'inverse.
Bertrand : C'est curieux de voir combien aujourd'hui le mot "lutte" a perdu de son prestige, ce côté naturellement positif. Les années 90 sont vraiment bizarres avec cette méfiance permanente. La lutte, c'est encore quelque chose qui fait avancer. Il s'agît de se remuer le cul pour que ça bouge autour de toi. Ce n'est pas une révélation, il en a toujours été ainsi.

Message reçu Pour en revenir à Tostaky, chapitre réalisation, comment s'est passé l'enregistrement ? Par exemple, est-ce que, contrairement à Du Ciment Sous Les Plaines, toutes les chansons étaient prêtes avant d'entrer en studio ?
Bertrand : Disons qu'elles étaient plus abouties mais tout n'était pas exactement en place. Par exemple, "Lolita Nie En Bloc" a été écrite et composée sur place de A à Z. On avait cette volonté de conserver ce genre de marge mais dans l'ensemble, tout avait été préparé avant. Le local dont on parlait tout à l'heure nous a permis de réaliser nos pré-maquettes tranquillement. Nous avons fait de la pré-production, ce qui nous a donné la possibilité d'éliminer d'entrée la plupart des malentendus éventuels que tu peux avoir au sujet de la musique. Nous avons pu anticiper sur certains écueils et donc gagner du temps.
Serge : Pour l'enregistrement des morceaux proprement dit, nous avons travaillé de façon live, sans passer par le carcan traditionnel des prises par instrument. On bossait en permanence sur la version complète du morceau et c'est cela qui était particulièrement intéressant : maintenir une espèce de tension commune sur chaque titre. Je pense que cela lui donne l'efficacité maximum.
Frédéric : Cette méthode, on voulait déjà l'appliquer pour Du Ciment. Malheureusement, cela n'a pas été possible à cause du studio et également à cause de nous, tout simplement parce que nous n'avions pas réfléchi avant. Nous n'avions pas vu le studio. Nous ne nous étions pas aperçus au départ que la pièce live ne nous permettait pas de jouer live tous ensemble alors que pour Tostaky, c'était la condition sine qua non. Nous voulions enregistrer live et donc disposer d'une grande pièce avec des espèces de pièces satellites où tu peux isoler les amplis pour que le son ne repisse pas partout.
Serge : En plus, cela nous permettait de faire plusieurs versions de chaque morceau avec des parties sensiblement les mêmes, alors que sur les autres albums, ce n'était pas possible, pour des raisons techniques d'une part et d'autre part parce que nous-mêmes n'étions pas assez forts. Du coup, c'est sûr que cela donne des choses plus abouties. Pas forcément au niveau des compos, mais plus près dans le fond de ce que l'on avait envie de faire, avec un éventail plus large pour discuter sur telle ou telle option pour tel ou tel morceau. Pour certains, cela peut aller très vite alors que pour d'autres, on est confronté à des hésitations et donc à des discussions sur un passage ou un type d'accord. Parfois, il arrive que la fin d'une chanson soit totalement extensible. Je pense par exemple à "Here It Comes Slowly" ou à "Tostaky".

Justement, parlons de ce qui peut être considéré comme le morceau de bravoure de l'album. Ce titre, "Tostaky", comment êtes-vous parvenus à le rendre quasiment monstrueux de puissance ?
Serge : C'est une idée de Bertrand, toute simple. Il est arrivé avec ce riff infernal monté sur cette guitare en boucle, avec la ligne mélodique autour, le changement en espagnol, etc À partir de là, on s'est tous demandés : qu'est-ce que l'on peut faire à partir de cette ligne mélodique ? Là-dessus, on s'est tout de suite rendu compte que la meilleure façon de le sentir était de le faire tous ensemble, c'est à dire Bertrand restant en bas du manche, normal ; Fred le faisant à la basse, moi en le jouant au milieu à la guitare et Denis par dessus pour enrouler l'ensemble.
Bertrand : En se posant la question : quel rythme utiliser pour tout ça ? Alors il est allé faire des oeufs en neige (rires), comme il fait toujours.
Serge : Le tout était de trouver un bon lien pour bien structurer le morceau. En fait, c'était extrêmement simple, il suffisait dans les quatre dernières mesures de basculer du mi au sol.
Bertrand : Tout repose sur cette ligne mélodique, sur la manière de l'agencer rythmiquement et de placer les mots dedans. En acoustique, le morceau ne sort pas du tout pareil. Cela valait vraiment le coup qu'il soit ultra précisé par la ligne de guitare qui est plus bas de manche. Cela pose tout de suite une sorte de tableau avec une succession de scènes qui s'enchaînent.

C'est un morceau violent, chargé d'images choc. Il y a un relent de menaces dans cet album, dont le premier titre "Here It Comes Slowly" pourrait constituer une sorte de prologue : "Now it smells like a war drug. We can keep that beast away. We'll never stand fascism anymore". Toujours la bête du fascisme ?
Bertrand : Oui, c'est clair. C'est peut-être une métaphore usée mais elle a le mérite d'être immédiatement saisissable. La bête du fascisme et même de tous ses satellites et de tout ce qui peut y mener. Il est évident que notre société telle qu'elle est foutue mène au fascisme. La menace se fait tout à fait limpide et on peut effectivement, aujourd'hui, établir un bilan inquiétant quant à l'avancée de cette chose immonde.

Parallèlement à cela, la chanson "Ici Paris" parle d'une alternative. On y retrouve une "Marie-Anne rebelle et métissée".
Bertrand : Qui est, bien sûr, une allusion à l'immigration. Il faut choisir. Moi, je suis pour le métissage le plus total. Il faut savoir ce que l'on veut comme type d'avenir et quelle société on souhaite. De toute façon, cela me paraît inéluctable, donc autant l'accepter tout de suite. Pour cela, il faut avoir un type de disposition d'esprit et c'est pour cette raison que, non seulement les fascistes sont insupportables, mais aussi que tous ceux qui en retrait des fachos ont des réticences, sont à côté de la plaque. Le problème n'est pas de perdre ses racines à soi, c'est de les enrichir. C'est une question de progrès intellectuel. Dans ce titre, il y a aussi un coup de projecteur sur ce Paris qui est un peu le symbole de ce métissage, tout en ne l'étant pas vraiment, tout en n'allant pas jusqu'au bout. Cela dit, le métissage, ce n'est pas une question d'ethnie ou de religion que l'on peut considérer d'ailleurs comme les étapes les plus délicates par rapport à quelque chose de plus strictement culturel qui est une étape plus aisée ou plus naturelle. Le plus évident, bien sûr, c'est la musique où tout se mélange aujourd'hui. Il y a des musiques arabes qui sont renversantes de beauté, par exemple.

Toujours dans "Ici Paris", tu cites Syd Barrett.
Bertrand : C'est par rapport à Londres et à toutes ces capitales qui sont symboliques de l'état des pays eux-mêmes ; et pour Syd Barrett, c'est vraiment très dérisoire. Et puis en plus, il y a ce jeu de mot : "A Syd Barrett" J'aime bien faire cela de temps en temps, même si certains s'en irritent.

Comme "Lolita Nie En Bloc"
Bertrand : C'est cela. Il faut savoir se faire plaisir de temps en temps, se laisser aller (rires)